Tagtik

Tour de Suisse : quand Koblet et Kübler coupaient tout un pays en deux

Les Belges ont eu les duels Van Steenbergen/Van Looy et, plus tard, Merckx/De Vlaeminck. A une époque, les Italiens se sont divisés en deux camps : les admirateurs de Coppi et les défenseurs de Bartali. Les Français ont connu les batailles épiques entre Bobet et Robic ou Anquetil et Poulidor. Aujourd'hui, les Slovènes doivent choisir entre Pogacar et Roglic. Mais, comme nous le rappelle le Tour de Suisse, jamais l'opposition de deux styles et de deux hommes n'aura à ce point coupé un pays en deux. Dans les années '50, la Suisse se déchire entre Ferdi Kübler et Hugo Koblet...


Le début des années 1950 est le véritable âge d'or du cyclisme helvétique. Ferdi Kübler, premier lauréat suisse de la Grande Boucle, s'impose sur le Tour 1950, un an avant la victoire d'Hugo Koblet, de six ans son cadet.

Koblet-la-cigale et Kubler-la-fourmi

Dans la presse et dans les chaumières, la rivalité entre les deux personnages alimente toutes les conversations. Koblet et Kübler sont présentés comme les incarnations du bien et du mal. Ou comme la cigale et la fourmi de la fable de La Fontaine.

D'un côté, Hugo Koblet, le "pédaleur de charme", la classe à l'état pur, un sorte de gendre idéal, blond, doux et rassurant.

De l'autre, Ferdi Kübler, le "fou pédalant" un diable, noiraud, violent, désordonné, un perfectionniste et travailleur acharné, qui passe des heures à l'entraînement.

En 1964, un éditorialiste de l'hebdomadaire suisse La Semaine écrit : "Kübler avait remporté le Tour de France à la façon d'un aigle. Koblet, une année après, le gagna avec la légèreté d'une colombe".

Soucieux de son apparence, Koblet représente une Suisse moderne, en avance sur son temps, tandis que Kübler incarne des valeurs plus traditionnelles et conservatrices, celles d'une culture plus populaire, axée sur le travail et la volonté.

Hanspeter Born, qui consacra une biographie à Ferdi Kübler, résume parfaitement l'opposition entre les deux hommes : "Ferdi était un enfant du peuple, il reflétait les vertus et les faiblesses des Suisses. En lui, chacun pouvait se reconnaître. […] Koblet était quelque chose qui en Suisse était toujours très suspect. Un hédoniste, un jouisseur."

Le Tour de Suisse, au coeur de leur rivalité

Avec 3 succès chacun entre 1942 et 1955, les deux rivaux ont marqué l'histoire du Tour de Suisse, même si le recordman de victoires sur l'épreuve est un Italien, Pasquale Fornara, 4 victoires à son actif.

Kubler est le premier à remporter le Tour de Suisse. Nous sommes encore avant la guerre, en 1942. Koblet, 17 ans à l'époque, est bien trop jeune pour rêver de gloire dans son pays.

L'épreuve n'a pas lieu les 3 années suivantes pour cause de conflit mondial. Il faut attendre 1948 pour revoir Kübler enlever le Tour de Suisse, car entretemps, Gino Bartali est passé par là (vainqueur en 1945 et 1947).

Duel dans la fournaise

Koblet l'emporte pour la première fois en 1950. Dans la fournaise du col du San Bernardino, il fait quarante degrés. Roue dans roue, les deux K se disputent la victoire et les faveurs d'un pays coupé en deux.

La bave aux lèvres, Kübler demande à Koblet un peu d'eau. Koblet le toise, empoigne sa gourde et la vide sur le bitume bouillant.

L'épisode illustre à merveille la rivalité qui a toujours opposé les deux champions, les seuls Suisses à avoir jamais remporté le Tour de France.

7 crevaisons

L'année suivante, Kübler remporte l'édition 1951 devant son rival. Si Koblet a bien remporté le contre-la-montre entre Bâle et Boncourt avec plus de trois minutes d'avance sur Kübler, il perd toute chance de victoire finale dans la septième étape entre Lucerne et Lugano, où il est victime de sept crevaisons dans la seule montée du col de l'Oberalp. Malgré sa victoire le lendemain à Davos, il doit se contenter de la deuxième place du classement général. C'est la seule fois où les deux hommes monteront ensemble sur le podium.

Koblet gagnera encore les éditions 1953 et 1955 pour égaliser à 3 victoires partout. Entre Koblet et Kübler, les duels sur le Tour de Suisse se terminent à chaque fois par un match nul: Les deux K ont signé trois victoires au classement général chacun, porté le maillot de leader pendant 14 jours chacun, et gagné chacun onze étapes.

Tout les séparait, jusque dans la mort

Koblet court jusqu'en 1958, mais le cœur n'y est plus. Il se marie entretemps avec un jeune mannequin et dilapide sa fortune, le fisc aux trousses. Le 6 novembre 1964, il quitte son domicile après une tentative de réconciliation ratée avec son épouse et se tue, à 39 ans, au volant de son Alfa Romeo dans la campagne zurichoise. Sa voiture s'encastre dans un poirier sans qu'aucune trace de freinage ne soit relevée sur la chaussée.

Ferdi Kübler, lui, meurt tranquillement le 29 décembre 2016, à l'âge de 97 ans, dans un hôpital de Zurich, où il avait été admis quelques jours plus tôt à la suite d'un refroidissement. Avant sa mort, il est longtemps resté le plus vieux vainqueur vivant du Tour de France. 

(LpR / Picture : hugokoblet.ch)

 

Video : Tour de Suisse 1955

LpR

LpR

Journaliste FR @Tagtik - Rubriques société, politique et économie

Pour aller plus loin