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"L'arrogance de l'Occident a fait des dizaines de milliers de morts"

Dans un entretien exclusif accordé au quotidien français Libération, Richard Horton, rédacteur en chef de la revue scientifique britannique 'The Lancet', a fait le point sur le retrait de la très controversée étude sur l’hydroxychloroquine. Il s'en prend aux auteurs de l'étude et dénonce l'attitude des politiques et des scientifiques face à la crise Covid-19. Et fait l'éloge du travail mené par les scientifiques chinois.

Richard Horton revient d'abord sur le véritable feuilleton provoqué au sein de la communauté scientifique par la publication de l'étude sur l'hydroxychloroquine dans The Lancet. Parue à l'origine le 22 mai, cette étude concluait que cette molécule n'apportait aucun bénéfice aux malades du Covid-19 hospitalisés, et pouvait même être néfaste. Sa parution avait reçu un écho retentissant, incitant entre autres l'OMS à suspendre ses essais cliniques sur l'hydroxychloroquine. Quelques jours plus tard, le 4 juin, au terme d'une bataille d'experts quotidienne, la revue britannique retirait finalement son article.

"L’évaluation par les pairs est un très mauvais détecteur de fraudes. Elle ne teste pas la véracité d’une étude. Le seul moyen de tester la véracité de ce qui est écrit dans un article serait de recommencer toutes les expériences. L’évaluation par les pairs consiste à tester l’acceptabilité d’un papier. Cet article apparaissait plausible. Les pairs auraient dû vérifier s’il y avait des données fiables, mais avant eux, les auteurs aussi auraient dû étudier les données ! Trois d’entre eux ne l’ont manifestement pas fait", déplore Richard Horton , interrogé par Libération, avant de poursuivre : "Trois des quatre auteurs n’avaient aucune idée de ce sur quoi ils apposaient leur nom et c’est, en soi, extraordinaire".

"Cet épisode représente un échec complet pour la science", conclut le rédacteur en chef de la prestigieuse revue scientifique, qui publie par ailleurs un livre intitulé 'The Covid-19 Catastrophe*, rend néanmoins hommage au travail des scientifiques pendant cette crise mondiale, et particulièrement au travail des Chinois. "La communauté scientifique chinoise s’est mobilisée très rapidement. Dès la fin du mois de janvier, nous avions une description complète de la maladie, nous connaissions son séquençage génétique et nous savions qu’elle se transmettait de personne à personne. Nous savions aussi que nous étions sous la menace d’une pandémie globale. Et tout cela en un mois !", détaille-t-il.

Mais un profond sentiment anti-chinois, aux Etats-Unis singulièrement, aurait aveuglé de nombreux dirigeants politiques ou membres de la communauté scientifique. "Le dénigrement de la Chine par le président Trump et d’autres doit être examiné avec attention. Parce que du point de vue de la science et de la réponse de santé publique, les critiques vis-à-vis de la Chine et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont totalement injustes. Elles sont liées uniquement au fait que les gouvernements occidentaux, et particulièrement les Etats-Unis, essaient désespérément de détourner l’attention de leurs propres erreurs catastrophiques," pointe-t-il.

Et de détailler les ressorts qui auraient présidé à ces tentatives de dénigrement permanent. "Nous avons assisté à une énorme manifestation de sinophobie, de racisme contre la Chine, de la part de nos gouvernements, mais aussi de nos scientifiques. Ils n’ont pas cru que ce qui se passait était aussi grave que ce que les rapports suggéraient. Je pense qu’il y avait une vue que la science et la médecine chinoises n’étaient pas au même haut niveau qu’en Occident, et que cela expliquait ce qui se passait à Wuhan. (…) Cette arrogance est responsable de dizaines de milliers de morts. Les décès ont été provoqués par un virus, mais ils ont aussi été causés par un orgueil d’exceptionnalisme occidental", avance Richard Horton.

Selon lui, la pandémie de Covid-19 a encore augmenté "les divisions et inégalités dans notre société. Ce que ce virus a fait, c’est brandir un miroir à la face de notre société qui a révélé les disparités, les inégalités, les injustices. Nous savions tous qu’elles existaient, mais nous leur avions tourné le dos. Nous devons utiliser la mémoire de cette pandémie comme un aiguillon pour la recherche de la vérité. Cette vérité est que la plupart des dizaines de milliers de morts auraient pu être évitées. C’est une blessure abominable pour notre société que nous ne devons pas ignorer."

(Léopold Marie - Source : Libération/Picture : Pixabay)

* "The Covid-19 Catastrophe. What’s Gone Wrong and How to Stop It Happening Again", par Richard Horton, 120 pp., éditions Polity Press

Léopold Marie

Léopold Marie

Journaliste FR en mouvement perpétuel - Sports, mobilité, environnement

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